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Le Blog de Cyrille BORNE

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L'acceptation

jeudi 1 juillet 2021 à 20:16

J'ai corrigé le DNB aujourd'hui, je vais commencer par ici mais d'abord rappeler le contexte. On a passé une année catastrophique, le DNB est la seule épreuve qui n'a pas vu d'aménagement, l'aménagement est venu d'un sujet encore plus simple que les années précédentes. 

De façon synthétique ce que je dois retenir de l'année : 

De façon synthétique ce que je dois retenir de la surveillance. 

De façon synthétique ce que je dois retenir de la correction.

Voici le sujet, voici les éléments de correction et surtout ce qui était attendu, qui devrait m'interpeller, mais qui ne m'interpelle plus. 

Dans ce QCM la majorité des enfants ont répondu 12 à la surface du triangle. C'est ici la véritable difficulté, ça rentre pas. Il faut savoir que nous avons de plus en plus de parents qui sont réactifs face aux punitions, j'ai des collègues qui ont eu des mots avec des commentaires sur les punitions à la con. Je donne sur certains points des centaines de lignes aux élèves avec les formules à apprendre, je n'ai jamais eu un commentaire, ni de la part des parents, ni de la part des élèves qui se soumettent, mais ça ne rentre pas. Je fais gratter les pauvres gosses pour essayer de faire rentrer un truc qui n'est pas donné au DNB contrairement aux formules de trigo, ils s'en souviennent un temps puis oublient. La division par deux alors que j'ai montré que c'était un rectangle coupé en deux, ça ne passe pas. Les enfants font la confusion entre périmètre et surface, il faudra que j'insiste encore plus lourdement ici. La petite équation c'est mort, le diagramme en bâtons est encore la seule question qui fait l'unanimité, la racine carrée est hors programme pour des pro, les formes ont plutôt correctement fonctionné. 4 points par question, il était aisé de se gaver. De façon générale, les gosses ont pris 12 points.

Voici typiquement un exercice qui ne devrait pas avoir sa place en 2021. Le discours de l'inspecteur de maths c'est de dire que les maths pour les maths c'est terminé, et pourtant il s'agit d'un exercice d'application des deux théorèmes. Sans justification, le gamin prenait 6 point s'il écrivait 0.98. Ce qu'il faut comprendre, c'est que le calcul, la justification, la phrase réponse, l'unité de mesure soient présents on s'en contrefout, il fallait marquer 0.98.

Le théorème de Pythagore comme je l'expliquais plus haut a été un échec global, la question est décomposée sur 8 points. Si l'enfant note Pythagore il prend 2 points qu'il ne prend pas s'il ne cite pas le mathématicien. Des points sont à prendre sur la forme littérale, le calcul mais en aucun cas sur la condition. C'est ici un malaise profond pour moi, car cela laisserait supposer que Pythagore peut se faire dans un triangle quelconque, et qu'on n'insiste pas sur la condition de réalisation du théorème. C'est une perte de sens profonde, surtout que j'amène le théorème avec le voyage de Pythagore en Egypte qui trouve que les gars ils font quand même des murs franchement droits.

Il faut comprendre que la classe de troisième a ceci d'intéressant, c'est qu'elle valide la fin d'un cycle, qu'elle est le passage vers le lycée mais qu'elle est surtout validée par un examen. Cet examen c'est celui qui atteste des attentes de l'état pour le niveau de fin de troisième. On s'étonnera d'ailleurs de voir des examens d'entrée en classe de seconde trois mois après avoir passé le DNB, comme si on voulait vérifier un décalage ou une perte de mémoire pendant les vacances à coup de soleil, de tise et de moula. Ce dernier terme allant de la drogue à l'argent, chacun y trouvera l'interprétation de son choix. Par le fait, pourquoi me casser la tête à insister sur une rédaction qui n'est pas demandée, à mettre des conditions dont tout le monde se fout puisqu'il s'agit d'écrire d'après Pythagore, d'après Thalès. Il est bien sûr évident que je ne lâcherai pas sur ces points, au contraire, mais on y viendra plus loin. Ce qui est certain c'est qu'on nous ne rend pas vraiment service. 

Voici typiquement l'une des dérives. Il fallait chercher pour savoir si le gamin avait bien mis le Tarif B sur la droite 1. L'élève normal fait une phrase réponse, l'élève standard vous fait un B sur la droite 1, parfois quand il est sympa il met Tarif B. Qu'il écrive ou non une phrase réponse il prend les points. 

Pour la question suivante, deux possibilités, soit par le calcul, soit par le graphique. Si l'enfant faisait simplement les traits de constructions il avait trois points, s'il mettait 96 sur le graphique il avait les trois points de plus. Il n'y avait donc pas d'attente de phrase réponse quand je vous rappelle que la lecture, et quand même un peu l'écriture sont causes nationales et qu'on se plaint que les gosses ne savent plus écrire. 

La question 3 est un bout de fonction affine mais sans plus, des enfants ont réussi à se planter dessus en prenant des réponses avec un moins devant. La question 4 est typiquement ce qui me gêne dans cette mouture du DNB. On vient de voir d'après ce que je raconte et la correction officielle que la phrase réponse, on s'en fout. Et c'est ici que sur la question à 4 points, les traits de construction ne rapportent qu'un point, la phrase en donne 3. Et c'est ici la subtilité pédagogique du truc qu'il faut comprendre. 

Au collège, nous évaluons par capacités, par compétences, et dans les capacités de mathématiques, il y a "s'exprimer". On comprend alors que certaines questions vont évaluer telle ou telle capacité mais pas toutes. Celle-ci correspond typiquement à s'exprimer quand celle dont on ne se préoccupe pas de la rédaction c'est "calculer". Je trouve que c'est complètement idiot car ce n'est pas cohérent pour l'élève, il faudrait au contraire faire un qui peut le plus peut le moins. J'ai expliqué que ça permettait pour nous les enseignants de troisième de positionner le curseur par rapport aux attentes. Si les gars mettaient une grosse charge sur la rédaction, tous les profs de maths feraient monter le level dans les contrôles en mettant des points sur la rédaction. CQFD. Pas dit que ça fonctionne avec un public qui s'en fout complètement mais sur le principe ça pourrait en pousser quelques-uns à faire l'effort de rédaction. De la même manière, en systématisant la rédaction, on fait des copies plus cohérentes et on ne demande pas à l'enfant de réfléchir à quand il peut faire à l'arrache ou rédiger, il rédige et c'est tout.

Le 13% a été trouvé par la très grande majorité des enfants, les gosses ne savent plus calculer un pourcentage, la soustraction à 100% pour trouver 11% des femmes adultes c'est OK avec une très large majorité qui a présenté le calcul. Pour la question 4) et la question 5) on a eu un problème d'interprétation du fait d'avoir des enfants qui ne savent pas lire et ne comprennent pas les consignes, ils n'ont pas su dire que les mineurs représentaient plus de la moitié du diagramme donc ça passe, ils ont parfois mis deux fois le calcul pour prouver qu'il y avait 60% de jeunes. 

Le Scratch était un véritable cadeau mais confirme le problème signalé plus haut. La première question où il fallait répondre que la vitesse de la balle tournait entre 32 et 170 km/h était sur 8 points, soit 8% pour être capable de lire deux valeurs. La phrase en elle-même était sur trois points, un oubli d'unité sur un point. Et effectivement l'énoncé est sans ambiguïté, il est noté "rédiger". Au lieu de se casser la tête à savoir quand il faut ou non rédiger, alors qu'on comprend qu'on y attache de l'importance, on impose une rédaction systématique qui force à écrire, et tout le monde est content. Cette rigueur aléatoire est frustrante et ne rend ni service aux enseignants ni aux élèves qui s'ils lisent mon billet de blog se diront qu'ils peuvent se contenter du minimum pour prendre les points.

Beaucoup de notes entre 30 et 60, j'ai mis un 0, alors que le sujet était cadeau. Par exemple la dernière partie de Scratch, il suffisait de reprendre les éléments de la question et de les mettre dans les bulles. Quand tu vois 4 secondes et que dans la bulle orange, tu vois secondes, tu as quand même envie de mettre 4. Le problème de fond, le véritable c'est que des enfants n'ont pas essayé, et je sais que si j'avais été à côté, juste en disant fais le, le gosse l'aurait fait. Comment réussir à insuffler la volonté chez nos jeunes, le défi de 2021-2022. 

Mon billet vous le noterez s'appelle l'acceptation, la dernière phase du deuil. La génération de l'an dernier quand on s'est retrouvé confiné pour la première fois, celle où on a bossé 70 heures par semaine, c'est vraiment des gosses pour qui on a fait preuve d'une compassion évidente. C'était nouveau, on était à l'isolement, et déjà nous en tant qu'adulte ça était la grosse merde, malgré les dérives, c'étaient nos pauvres chéris. Cette année quand on s'est retrouvé avec des phases de confinement avec des élèves qui nous prenaient pour des imbéciles, avec une mauvaise foi caractérisée, on n'a connu qu'une phase dans le deuil, la colère. Ah ça je peux vous dire que ni dépression, ni déni, ni marchandage, c'était la guerre. Pour la première fois de ma carrière, j'ai vraiment ressenti du mépris pour les élèves, une colère sourde face à cet énorme foutage de gueule. Un sentiment unanime et partagé par l'ensemble des collègues où nous avons tous adopté une posture très dure alors qu'on est quand même à la base des gens bienveillants.

Est arrivée une première phase d'acceptation, à savoir travail non fait, ben c'est 0. Une contrôle à 4 de moyenne, ben un contrôle à 4 de moyenne. À une époque, on aurait fait des devoirs de rattrapage, on aurait compté la meilleure note, supprimé la plus mauvaise, mais finalement à quoi bon ? Les élèves se moquent de leur résultat, ils assumeront. Et c'est d'ailleurs le cas, de nombreux jeunes se retrouvent sur le carreau dans les résultats d'affectation tels que nous l'avions annoncé. Le fait d'avoir cette attitude dégagée, détachée a réussi à nous apaiser pour beaucoup. Le travail a été fait, froidement, sans regret, comme un contrôleur des impôts qui vide une maison. 

Et puis en fin d'année, est arrivée la préparation de l'oral qui pour moi a changé pas mal de choses. Il y a quelques années on expliquait l'oral, on guidait un peu, et ça se faisait tout seul avec l'aide des parents, souvent. On s'est aperçu que les élèves étaient totalement incapables de faire leur oral, leur diapo. Bien sûr, le manque de travail, mais surtout le manque d'autonomie. Nous avons dégagé des heures sur les matières qui ne sont pas au DNB pour leur donner un coup de main. Le lien, celui qu'on a perdu, a commencé à se retisser pour des productions moins catastrophiques que prévu et des comportements agréables. J'ai un gamin qui vient sapé comme un black bloc et qui le pauvre a quatre mots de vocabulaire à son actif, le jour de l'oral il est arrivé en pantalon, en chemise, et a fait un énorme effort sur son expression, avec les moyens du bord. 

Alors j'ai retrouvé la foi dans le métier, et j'ai compris ce qu'il fallait faire. J'ai jeté l'intégralité de mes cours car il va falloir niveler vers le bas, et j'ai compris désormais qu'il allait falloir faire différent. Je ne dis pas que c'est bien car j'ai conscience qu'à force de niveler vers le bas, on va vers la révolution comme je l'ai exprimé dans un billet mais pour l'instant face au public présent, il n'y a qu'une seule chose à faire, c'est tendre la main. Il va falloir assister, insister, il va falloir contrôler davantage les cahiers, vérifier les affaires, il va falloir se transformer en maîtresse d'école. Il va falloir essayer de trouver les moyens pour faire revenir les parents dans nos écoles, et reformer la relation tripartite qui s'est bien pétée la gueule. 

Quelques mots de remerciements des parents en cette fin d'année, de quelques élèves, des mots touchants, je pense que je ne me trompe pas. En même temps c'est pas comme s'il y avait le choix, à l'heure actuelle nous sommes littéralement au fond du seau. 

Nous nous quittons ce soir avec entrer dans la légende, Guider sa vie sous le phare de la victoire Etre gravé dans le marbre de l'histoire Avoir une flamme à sa mémoire Comme ce soldat inconnu Marquer les esprits de mythiques exploits En bref, entrer dans la légende, ça et obtenir l'ordre national du mérite agricole. L'objectif un peu ambitieux de l'année prochaine.