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Le Blog de Cyrille BORNE

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Resserre les rangs puis taille la mine à ton cra … Solidarité

vendredi 27 mars 2020 à 22:34

Il y a huit ans j’écrivais que je commençais à augmenter le niveau de discipline, en huit ans de guerre, vous vous doutez qu’il s’est passé quelques trucs entre temps.

Mercredi après-midi, j’obtenais le feu vert de ma direction pour ouvrir trois classes expérimentales sur TEAMS.

Souvenez-vous. Ma fédération agricole a un partenariat avec l’empire du mal Microsoft. Souvenez-vous encore, on a traîné nos pompes depuis l’annonce du président Macron sur snap le pays des licornes et des oreilles de Mickey pour finir sur Discord. Du fait quand même d’avoir cet outil, l’un des plus utilisés au monde, que SCOLINFO fonctionne de mieux en mieux, pour se mettre un peu conformité avec la RGPD nous sommes avec mes élèves de seconde expérimentateurs, ainsi que leurs collègues de 1ère et Terminale BAC Techno. Le coup de la RGPD n’est d’ailleurs pas anodin, je regardais ce matin cet article de checknews : Les enseignants peuvent-ils faire cours sur Discord pendant le confinement ? Je vais vous le synthétiser de façon très rapide pour vous économiser une lecture. Si effectivement au départ ça partait complètement en sucette et qu’au nom de la continuité pédagogique nous sommes allés à l’essentiel, maintenant que tout fonctionne il faut arrêter la fête du slip.

Je suis bien évidemment entièrement d’accord avec cette vaste hypocrisie, hypocrisie généralisée, hypocrisie partout, vérité nulle part. Hypocrisie des opérateurs qui vous filent 50 Go de plus. Hypocrisie des gens qui applaudissent au balcon le personnel médical pour demander à la voisine aide soignante de déménager. Hypocrisie des plateformes qui filent l’accès à leur bouquin pour mieux vous fidéliser par la suite, comme le font les fournisseurs d’accès télé. Hypocrisie de tous les pédagos du monde qui dénoncent les écrans et qui font faire du tout écran aux gamins jusqu’aux programmes télés aménagés à raison de douze heures par jour. Je vous invite à lire l’excellente réflexion de Gilles à ce propos. Hypocrisie d’expliquer que Discord c’est plus maléfique que d’utiliser des services qui même s’ils ne pompaient pas les données vous font passer par des appareils qui pompent les données.

Derrière chaque action actuellement, quelqu’un pose une stratégie. Ma volonté d’utiliser TEAMS n’est pas anodine. Il y a six mois, j’ai dit à mon chef : faut créer des adresses pros pour nos élèves et commencer à utiliser le partage collaboratif. Il n’était pas question de Teams à l’époque mais du partage de documents pour éviter les problèmes de logiciels au local, je m’explique. À l’heure actuelle nos élèves travaillent sur Libreoffice, ils envoient un document, un collègue le modifie avec Microsoft Office, le travail est explosé. De la même manière les échanges par messages par SCOLINFO est une perte de temps totale quand il suffisait de faire des partages de fichiers dans onedrive et laisser les profs apporter les annotations et les modifications. Malgré le contexte dramatique, tous les informaticiens du monde et ceux qui essaient de faire bouger leurs collègues depuis plus de deux décennies jubilent. Pourquoi ? Tout simplement parce que tout ce que nous avons pu dire, tout ce que nous avons proposé, tout ce qui s’est soldé par un échec est en train de devenir une réalité en moins de deux semaines quand les profs n’ont pas d’autre choix, que celui de s’y mettre.

Et ce que vivent les profs informaticiens, c’est vécu par les écolos qui voient l’air se purifier, les agriculteurs qui peuvent expliquer que sans agriculture française en ce moment on crève au point de recruter les bonnes volontés mais pas les enseignants qui ne font rien, la recherche qui veut des crédits depuis des années, la médecine, les survivalistes et j’en passe. Tout ce beau monde avait raison. Est-ce que ça va changer quelque chose ? Absolument rien, quand on sortira du confinement, les grosses boîtes, même celles qui auront engrangé du bénéfice licencieront à tour de bras, on continuera de raisonner comme des cons et courir après le dernier téléphone.

J’ai donc mis en place des classes Teams et c’est important de comprendre que l’éducation ça fonctionne. Sur les trois équipes, la seule qui est active, c’est celles que nous gérons avec ma collègue d’anglais, mon collègue d’histoire et mon collègue de français qui m’ont suivi dans les réseaux. Parce que les gamins qui sont les meilleurs gamins du monde et avec qui certainement les choses ne seront plus jamais comme avant, ont l’habitude de travailler avec nous de cette façon depuis désormais deux semaines, ça fonctionne. Et dans l’ensemble, tout fonctionne et c’est une véritable révolution, je m’explique.

A nos enfants misères qui ne savent même plus lire. Il est temps mon pays oui de redevenir

Damien Saez

Je me suis rendu compte que j’étais un connard plein de préjugés, un gros connard de prof. Je le savais déjà, vous aussi, mais je viens de me rendre compte que tout ce positionnement lié au résultat, à l’obligation de résultat est un faux problème, et que la bienveillance un mot trop à la mode, a véritablement du sens.

Comme je l’écrivais dans le précédent billet, je fais monter le niveau, ça marche. Les gosses s’appliquent, les gosses font des efforts sur les photos, de façon générale on se rend compte que ça marche pas mal. J’ai envoyé un message pour dire qu’on allait continuer dans ce sens et que deux jours de retard pour un travail de une heure c’est pas possible. Pas possible sans s’excuser. Désormais nos enfants qui ne savent plus lire, sont désormais capables d’écrire et d’envoyer un message avec un mot d’excuse. Quand on voit les situations que nous vivons, beaucoup sont valables.

Je pense que les préjugés c’est de tous les côtés que ça explose. Alors que les contacts avec les parents sont souvent difficiles en temps courant, le fait d’avoir cette obligation de contact, le fait que tout le monde a le numéro de téléphone a créé une dynamique de solidarité où la très grande majorité à hauteur de ses moyens fait le nécessaire pour que le gosse avance. Je prends donc tout zen, je n’envoie pas de message barbare comme j’ai l’habitude de le faire, tout est négocié, tout est négociable où dans cette période de doute, le plus important reste que le gamin fasse un effort, soit correct, et progresse. Je crois que certains parents doivent aussi réaliser le travail que nous faisons au quotidien, et que ce n’est pas forcément simple.

Je reste donc paisible face à toutes les situations. La petite qui m’écrit qu’elle n’a pas de règle chez sa mère mais qu’elle va chez son père. Le gamin qui est chez son père et qui a pas assez de data pour tout faire, il m’envoie par mms. Mes sept élèves qui se pompent tous dessus, j’envoie un message copie les parents pour expliquer que tricher c’est mal et que le prochain coup c’est zéro sur toutes les copies similaires, je leur donne bien sûr l’élément qui me permet de savoir que c’est de la triche. Ils répondent à une question quand il n’y a pas de question. J’informe bien évidemment le papa du gamin qui est à l’origine du devoir (oui je sais je suis fort), qui me demande des exercices supplémentaires pour son fils que j’envoie le lendemain. Comme tout travail mérite salaire, je lui rajoute deux points sur sa note la plus basse.

La sensation, ma sensation profonde c’est d’être passé d’une école de la sanction et du jugement à l’école de la collaboration. L’explication est très simple pour ma part, c’est le fait d’avoir remis le parent dans la partie et d’avoir cassé le groupe classe. Le groupe classe malgré les avantages indéniables, c’est un problème surtout quand souvent dans mon cas ça tire vers le bas. J’ai certains élèves qui se révèlent, tout simplement parce qu’ils sont serrés par leurs parents et qu’ils n’ont d’autres choix que de se la donner une peu. Et c’est d’ailleurs ici qu’on se retrouve sur un critère d’inégalité supplémentaire que j’ai déjà précisé et qu’on peut compléter. Dans un cadre familial où le parent fonctionne, où l’enseignant fonctionne, l’enfant finalement n’a pas trop d’autre choix que celui de fonctionner à son tour. Pour les parents qui ne fonctionnent pas ce n’est pas bien compliqué, on s’en rend compte par l’absence complète de rendu de travail. Pour les profs qui ne fonctionnent pas, je peux vous dire que c’est d’une extrême à l’autre. Certains ne foutent absolument rien et s’orientent vers une année de vacances. J’espère très sérieusement que les chefs d’établissements prendront la mesure, parce que cela dessert totalement notre profession. Et de l’autre des psychopathes. Des gars qui filent en gros 8 heures de boulot à des élèves de primaire, la peur de ne pas donner assez, alors on gave pour se donner bonne conscience. On aura des gosses qui feront des burn out rapidement si certains ne se calment pas rapidement.

Et c’est ici que je me rends compte qu’on peut facilement tomber dans le connardisme aigu et dans la sortie des armes de destruction massive quand quasiment tout peut se régler à l’amiable, en prenant simplement le temps de se mettre à la place de l’autre. Au niveau du collège de ma fille on s’organise, ce sera visio à chaque heure de cours. Le nez dans le guidon, on se dit que c’est formidable, mais si on lève pas la tête, qu’on regarde chez les autres : trois enfants trois ordinateurs ? On s’interroge sur l’équipement des familles ? Sur le réseau ? Car même ici, on découvre que certaines familles n’ont pas de box à la maison, qu’il y a parfois un seul forfait à partager en trois dans un coin pourri.

Enseignant solidaire aujourd’hui, pas enseignant bourreau, enseignant bienveillant qui se met à la place de son prochain, chaque jour j’apprends un peu plus.

J’ai donc monté des classes Teams, et je commence à explorer les possibilités d’Office365. Ici encore je réalise qu’il va falloir arrêter de se comporter comme un connard de libriste. C’est la guerre, c’est le président qui l’a dit et pour l’instant la guerre ne se situe pas à savoir si Microsoft ça pue c’est pas libre. Les libristes, les vrais, ne m’en voudront pas, parce que les libristes les vrais fabriquent des respirateurs à l’arrache ou essaient de contribuer comme ils peuvent avec leurs compétences pour sauver le monde. Ils m’excuseront alors ce moment d’égarement parce que l’urgence désormais n’est pas vraiment l’éducation, l’urgence c’est de maintenir la sensation de normalité chez nos 12 millions d’enfants en étant au charbon chaque jour. Une présence virtuelle tellement forte au quotidien qu’on pourrait presque croire qu’elle est palpable, qu’on est à l’école comme pour de vrai.

Je me suis lancé dans l’utilisation des questionnaires Forms, on arrive à monter des trucs rigolos, facilement et surtout rapidement. Je vous montre quelques écrans d’un petit quizz python que j’ai fait pour les élèves pour voir si ça marche.

L’outil est bien fait, et permet de façon efficace de voir les réponses, de faire quelques statistiques. Cela fera certainement partie des choses que je vais approfondir, je regarderais un de ces quatre ce qu’il existe en logiciel libre mais plus tard.

Cette semaine a été plus productive. On arrive à amener les élèves un peu plus à l’endroit où l’on veut avec moins de contraintes techniques et de problèmes. La classe à la maison pour beaucoup d’enseignants comme moi qui se la donnent, laissera des traces indélébiles dans les façons de faire pédagogique.

Il est déjà tard, ma journée a commencé à 6h30, je viens de répondre à un message de parent il y a peu, cela fera certainement partie des prochains défis, les horaires.

Nous nous quittons avec Saez, 1000 vues pour l’une des plus belles chansons du patrimoine français, c’est le général qui avait raison, les Français sont des veaux. Prenez soin de vous.

I see a red door and … Rigueur.

mercredi 25 mars 2020 à 08:03

Cela fait désormais six ans que j’ai écrit le dernier billet dans ce blog, et il me paraissait nécessaire de reprendre un peu les nouvelles. Dans le dernier billet j’écrivais que discord c’était très bien, je le confirme, je disais que mes élèves venaient me voir, après deux jours d’utilisation c’est moins vrai mais ce n’est pas mon problème et je vais vous expliquer que désormais de moins en moins de choses vont être mon problème.

Il s’agit désormais d’entraîner le jeune dans notre sillage après s’être soumis au sien jusqu’à maintenant. Je vais essayer de vous expliquer ça de façon simple, par une analogie. Si vous voulez mettre quelqu’un à la marche à pieds, il y a de bonnes chances que si vous le mettez à votre rythme pour une promenade de vingt kilomètres le premier jour, il ne revienne pas le lendemain. Vous allez donc vous caler à son rythme et le faire progresser au fur et à mesure. Je me suis donc tapé les réseaux avec les gens qui vomissent des arcs-en-ciel, j’ai accepté des documents de mauvaise qualité pour valoriser le travail, j’ai accepté beaucoup de choses pour lancer la machine.

À partir du moment où les bases sont données que certaines connaissances nécessaires sont transmises, je refuse désormais de subir et j’ai adapté mes stratégies notamment en troisième. En seconde générale, les gamins sont pour l’instant sérieux, au boulot, même si j’ai déjà commencé à arroser les parents d’un message sur la gestion du travail. Ils ont tendance à vouloir s’avancer de peur de ne pas réussir à joindre les deux bouts ce qui peut se comprendre, mais au détriment de la qualité. Je laisse des délais et des quantités raisonnables, je suis de plus quelqu’un avec qui on peut négocier et le gars le plus joignable du monde, ils ont même mon 06.

En troisième j’avais établi la stratégie suivante au départ :

Forcément le principe a rencontré quelques grosses difficultés pour ne pas dire que le principe s’est retrouvé sous une pluie de parpaings. Avec un SCOLINFO inaccessible, le dépôt dans l’enveloppe que tu ramasses le soir, tu te doutes que c’est pas terrible. Le fait que les élèves soient en plus incapables avec leur téléphone de faire trois photos, les mettre dans un PDF n’a pas aidé non plus. J’ai donc fini par accepter le travail envoyé sous toutes les formes dans ma boîte mail. Le fait de faire du 4*5=20 a limité la casse pour des élèves qui n’ont pas rendu tout le boulot et qui se contentent d’un 7 ou d’un 8.

Aujourd’hui la donne est différente pour deux raisons. SCOLINFO fonctionne correctement, c’est pas encore le top, mais ça commence à rentrer dans l’ordre. On part du principe que chaque élève a trouvé sa façon d’envoyer, j’accepte même le SMS pour un de mes élèves, une élève m’envoie même l’ensemble des travaux dans toutes les matières que je donne ensuite aux collègues. On peut dire qu’on ne peut pas justifier de ne pas rendre le travail dans la majorité des cas. Je tiens compte de toutes les situations à partir du moment où on a la correction de m’avertir. Un mail, un SMS ça ne mange pas de pain. Entre le gamin malade, la gamine qui doit s’occuper de la petite sœur parce que le beau-père est gendarme et la maman dans le domaine hospitalier, on s’adapte.

À partir du moment où l’on a viré l’exceptionnel, ne reste que la normalité : les glandeurs. Voici comment les choses ont évolué, je continue de perdre beaucoup de temps dans cette nouvelle étape transitoire.

Je maintiens le devoir par jour mais je le note de façon systématique sans attendre la fin de semaine. C’est plus rapide pour moi, je n’ai pas besoin de faire le point entre le devoir déposé dans la pièce jointe ou envoyé par mail. Ça arrive je corrige et je note.

Je corrige à 18h ce qui fait tôt pour certains et cela fait partie des problèmes que nous rencontrons, la carence éducative qui comme tout le reste en ce moment se voit, est palpable. Ma fille fait des visios avec certains de ses profs et ce n’est pas une si mauvaise chose, pas pour les raisons qu’on pense. La visio ce n’est pas formidable comme je l’ai dit et notamment dans certaines matières comme les mathématiques où on a besoin de revoir, de répéter. La visio a un avantage, c’est qu’elle impose une heure. Ma fille me disait qu’à 10 heures le matin, ils n’étaient que 14 sur une classe de 28 élèves, parce que les autres dorment. Je mets donc des 0 à tous ceux qui ne l’ont pas rendu, même si j’ai quelques habitués qui rendent à heure tardive. Un gosse de 15 ans qui dans la maison envoie ses devoirs depuis son téléphone à 2 heures du matin, personnellement ça m’interpelle. Cela devra faire partie des discussions que nous devrons avoir, des décisions qui j’espère commencent à se faire en haut lieu. On fait quoi, quand des gosses qui sont enfermés chez eux avec leurs parents ne font rien. Il s’agit pour moi de carence éducative forte et qui mériterait que les services sociaux s’en préoccupent quand tout ceci sera loin. La prochaine étape sera de remettre des devoirs à date butoir.

Je vais faire une parenthèse. Il est assez intéressant même si ce n’est peut-être pas la bonne expression, de voir qu’avec cette utilisation de l’informatique, on piste l’élève dans son travail à la minute. Les problèmes sautent aux yeux de tous les côtés, les élèves qui ne font rien, les parents qui ne font pas leur job, mais aussi les enseignants qui bossent ou non. On peut voir par exemple le nombre de fois où je me suis connecté et comparer entre les collègues. C’est sommaire, mais ça permet de faire une moyenne, une médiane, un maximum, et surtout trouver le minimum. On peut imaginer un enfant qui serait sur une plateforme toute la journée, les statistiques, la productivité, idem pour les profs. Tout ça pour dire que la prochaine étape sera d’arriver à avoir des devoirs rendus en temps et en heure.

Je refuse le travail dégueulasse et c’est ici notre responsabilité. J’ai perdu beaucoup de temps dans cette journée de lundi à expliquer pourquoi je refusais ce travail et pourquoi je comptais mettre 0. Photos floues, copies dégueulasses et raturées, photos dans le mauvais sens. Avec plus de 300 devoirs par semaine à viser devant l’écran, j’ai dit que je refusais de faire l’effort. Cette politique que nous avons acceptée en classe par fausse bienveillance, nous la refusons sur le travail à distance. Dans un contexte classe, vous vous rendez compte que les élèves qui ont leurs cigarettes, leur smartphone mais pas de feuille ou de correcteur finissent à un moment par vous rendre des feuilles arrachées du cahier et raturées. Vous les acceptez. Vous les acceptez parce que l’année est avancée, que vous connaissez le gosse et que c’est un crève cœur d’aller lui coller un zéro alors qu’il a fourni un travail. Ce n’est pas lui rendre service. C’est quelque chose que je ferai de façon systématique maintenant, enfin quand dans cinq ans je serais en face à face élève, je refuserai le travail non conforme.

Comme vous pouvez le voir, je m’oriente vers une rigueur qui n’est pas exacerbée, c’est une rigueur qui est juste, parce que les conditions de travail ne permettent pas d’en faire autant. Cette rigueur, je me l’applique aussi à moi-même avec envoi pour l’instant systématique d’une explication du pourquoi la copie ne sera pas corrigée avec en copie les parents et le professeur principal. Nécessité fait loi, les copies arrivent désormais plus propres, les élèves font des efforts dans les envois de texte, l’absence de groupe classe pour certains est bénéfique même si c’est encore ici qu’on voit les inégalités. Ceux qui ont la chance d’avoir un encadrement familial réussissent et réussiront, ceux qui sont à l’abandon multiplient les échecs car ils doivent compter uniquement sur eux-mêmes.

Cette période est d’une richesse rare pour apprendre à se connaître, à connaître les autres, elle va transformer les individus de façon profonde et moi le premier. Ma manière d’enseigner ne sera plus jamais la même notamment sur les points de rigueur adoptés plus haut, mais surtout pour les cours d’informatique que je vais intégralement repenser. On s’échine à essayer de faire un programme qui ne sert à rien quand les enfants dans une situation critique comme celle-ci sont incapables d’envoyer trois photos compressées en pdf avec leur téléphone. Je ne sais pas encore ce que je vais faire mais je sais que je vais trouver parce que j’ai enfin trouvé ma place.

Pendant de nombreuses années j’ai cherché à me rendre utile par mes compétences en informatique, je me suis fourvoyé, ce n’est pas de ce côté-là que j’aurais dû contribuer, mais dans ma capacité à vulgariser. Je suis assez content des contenus que je produis ces derniers temps et qui s’inspirent directement des besoins des gamins.

Je commence à décrypter quelques fake news simples, ou encore j’explique très rapidement qui était Albert Uderzo. Du côté de ma chaîne de maths, je reçois des « commandes » de mes élèves, anciens élèves ou même de certains de mes collègues qui sont confinés à la maison et dont les enfants ne comprennent pas les polycopes souvent indigestes qu’on leur donne comme support de cours.

Oui, chacun montre dans cette période ce qu’il est vraiment, les résistants d’un côté, pas les collabos de l’autre parce que ce n’est pas le même contexte de guerre que l’on peut connaître face à un ennemi identifié, un oppresseur. Résister aujourd’hui c’est jouer à fond la carte de la solidarité pour faire ce qu’on sait faire de mieux, pour ma part c’est la transmission des savoirs. Lorsque la presse informatique se contente de balancer les jeux qu’on peut faire pendant qu’on est confiné, elle collabore à la médiocrité de ce monde. Je dénonçais le free spirit dernièrement, le manque d’initiative, Dieu soit loué, certains résistent comme ces gens qui fabriquent des respirateurs opensource, ifixit qui met en ligne une base pour réparer des respirateurs, ou Decathlon qui donne les plans de ses masques qui pourraient permettre de fabriquer des respirateurs.

Dans le monde pédagogique, je vois autour de moi des gens qui ne font rien et qui profitent de belles vacances dans l’indifférence de leur métier et de leurs élèves, je vois des gens qui se lancent dans des expérimentations pédagogiques extraordinaires. Je pense à mon collègue professeur de matières techniques qui n’est pas forcément l’homme le plus à l’aise du monde qui a lancé sa chaîne Youtube pour expliquer le vin.

Il faudra que cette période reste dans l’histoire et que la mémoire ne soit pas trop courte comme trop souvent dans le monde. Qu’on se rappelle que la France aura pu fonctionner grâce à ses caissières au charbon face au virus, profession qu’on souhaite éradiquer grâce aux magasins Amazon sans personnel qui continue de s’engraisser dans cette période, à l’agriculture française, nos médecins, la gendarmerie et ceux que j’oublie. Cette période doit être l’opportunité de repenser intégralement notre modèle de société.

Je n’y crois pas vraiment, quand on sonnera l’heure de la libération, on oubliera jusqu’au prochain drame.

Ma petite mam… Euh non. Réorganisation

lundi 23 mars 2020 à 06:02

Attendez, je relis mon dernier billet que j’ai écrit il y a dix ans. Ah non d’après la date il semblerait que c’est le 20, ça passe vite. Avant de démarrer, je tiens à remercier les gens qui m’ont écrit, pour me souhaiter bon courage, tout ça. Tu le sais public, Cyrille BORNE même le genou à terre continue d’avancer, c’est plus long et plus ridicule, mais on s’en fout.

Voici l’occasion de vous faire une nouvelle cartographie des réseaux sociaux. Ceci étant bien évidemment très personnel et peut-être pas forcément objectif, mais ça sent le vécu.

J’ai expliqué à mes élèves la complexité pour moi d’utiliser ce réseau et j’ai dit qu’on pourrait me trouver sur discord, je n’ai rien imposé ce serait illégal, ils ont tous débarqué. J’ai clôturé snap, ce qui fait que je n’ai plus qu’un compte Facebook et Discord.

Discord c’est le retour d’IRC et on ne s’étonne pas que ça devient l’application la plus téléchargée de France. Concrètement, on a la possibilité de partager l’écran, on a la possibilité de modérer, de faire de la vision, ça permet de faire des tas de choses mais c’est totalement illégal. C’est ici que nous allons faire un peu de loi, mais à peine un peu, parce que nous sommes dans une zone de flou. La RGPD en France, notamment au niveau des écoles, va imposer certaines obligations quant à la vie privée des élèves. Concrètement, vous avez le droit d’utiliser toute une batterie de logiciels et de services, à partir du moment où ils ont signé un accord avec le ministre de l’éducation nationale ou dans mon cas le ministre de l’agriculture. Cela signifie que je peux communiquer des travaux d’élèves, des messages, par le biais de SCOLINFO, par ma boîte mail c’est pas si sûr, et c’est tout.

La moralité c’est que nous nous mettons en illégalité mais pas que dans l’utilisation de Discord. Illégalité quand on envoie les élèves consulter ou compléter un padlet de chez Google ou quand on fait une classe Twitter. La RGPD est tellement pointilleuse que même l’utilisation d’une plateforme Nextcloud à la volée ou tout logiciel libre monté sur un serveur personnel est illégal. Je ne suis pas dans l’illégalité pour la simple et bonne raison que je ne fais pas cours par discord et que je n’accepte aucun document autre que par l’ENT ou mon mail professionnel.

À l’heure actuelle, c’est le bordel en France, vous m’excuserez l’expression, l’openbar, une zone de non-droit comme le disait notre président Sarko qu’on fait comme on peut. Vous vous doutez bien que lorsqu’on a donné l’autorisation de faire des diagnostics par Facetime, WhatsApp ou encore Skype on a franchi très largement le cap de l’interrogation quant à la vie privée puisqu’une compagnie américaine sait que monsieur Michu est porteur du Coronavirus. Si l’on suit les directives de l’EN, dans certaines académies mais pas partout, à priori rien de clair dans l’agricole, on envoie les élèves vers les plateformes du CNED qui sont habilitées. Et si elles ne marchent pas ? On attend ? Il y a donc un besoin de continuité pédagogique, mais des outils avec un taux d’indisponibilité record. Les enseignants n’étant pas pour une majorité d’entre eux, des gens à laisser traîner, beaucoup ont donc choisi l’orientation vers le plan B sans réfléchir, encore plus par chez nous quand l’ENT est défaillant de 10 heures à 18 heures.

Pour ma part, pourquoi je ne suis pas dans l’illégalité ou je ne le sais pas. Il n’y a pas d’emploi du temps défini pour les enseignants et les professeurs, c’est pour cela que nous sommes globalement passés à du sept jours sur sept et du sept heures à minuit pour combler tout le monde. Il n’y a rien qui encadre ou pas à ma connaissance la continuité pédagogique. Comprenez qu’il est nécessaire de donner du boulot aux élèves, je l’entends, mais qui se soucie de leur bien être ? J’ai des amis parmi mes élèves dans Facebook, j’ai désormais des amis sur discord. Dans le serveur, je ne demande aucun document, je peux donner les miens mais ce sont les miens, je ne donne pas de résultat scolaire, j’oriente vers l’ENT en permanence, je vais par contre demander si tout va bien. Les adolescents sont dans une détresse absolue, la rupture sociale, l’enfermement, les situations familiales exacerbées, le fait d’avoir des adultes à pouvoir contacter, présents, permet certainement de limiter la casse et d’éviter des drames. J’ai lu dans un article que certaines familles pourraient se retourner contre les enseignants, tout est possible. On a vu des gens porter plainte contre des pompiers qui ont cassé une porte pour sauver des vies. Il me paraît important dans cette situation totalement exceptionnelle, où il est bien évidemment indispensable de ne pas faire n’importe quoi, de faire passer l’humain en premier, surtout quand il s’agit de gamins totalement désorientés.

Il s’agit donc d’un outil de contact, et pas d’un outil pédagogique dans mon utilisation. Je n’utiliserai pas la visio-conférence parce qu’elle ne sert à rien comme j’ai pu l’écrire, les copies sont récupérées par le biais de l’ENT en passant en amont par des téléphones ou des ordinateurs et par des services qui espionnent les utilisateurs. On est d’ailleurs quelque part tous coupables, si je demande la photo d’un devoir, je demande d’utiliser à l’élève son téléphone pour photographier une copie donc une donnée personnelle et la donner à Google. De la même manière on peut lire :

Les professeurs pourront accompagner leurs élèves dans l’utilisation de ces ressources, en leur adressant des supports de cours et des exercices, via les espaces numériques de travail ou la messagerie électronique pour les élèves disposant d’un accès à internet. Ils leur adresseront les travaux à faire à la maison.

education.gouv.fr

Messagerie électronique propriété d’un groupe quelconque et non signataire de la RGPD, Google pour ne citer qu’elle.

Certains élèves livrent leurs angoisses, font un screen de la dernière rumeur qu’ils ont reçue, et moi je rappelle qu’il est important de donner la source, de vérifier l’information. J’ai montré les site les décodeurs, checknews ou encore francetv, je donne des astuces informatiques, je réponds à des questions de maths, mais je ne demande rien par ce biais. Ainsi quand ça commence à crier dans les chaumières des hautes sphères qu’utiliser les réseaux sociaux c’est mal, oui c’est effectivement mal dans un cadre pédagogique mais c’est indispensable dans un cadre sanitaire. On ne va pas mourir que du Coronavirus en France, la solitude, le confinement, seront autant de raisons de mourir. Si la continuité pédagogique a du sens car elle permet de continuer à travailler, d’occuper les esprits et je continue de le faire avec mes outils institutionnels, le contact avec les élèves pour vérifier que tout se passe bien est totalement indispensable. Les adolescents sont fragiles, et il vaut mieux utiliser les plateformes propriétaires que de se retrouver avec une vague de suicide. Mon action serait identique à passer un coup de téléphone pour savoir comment ça va, ce que j’ai fait. Je vous rappelle que mon opérateur c’est Bouygues, pas RGPD proof, mon Asus sous Android propriété de Google, le tout dans l’oreille bienveillante de la NSA

Le flou est donc total, et laissé à notre libre appréciation. Certains de mes collègues ne font rien, d’autres laissent du travail et envoient les corrections sans savoir si le travail est fait, les derniers s’impliquent comme ils le font dans leur métier. L’implication est bien évidemment une prise de risque. Je préfère mieux pour ma part ne pas découvrir que des élèves ont commis l’irréparable et qu’il n’en fallait pas beaucoup pour les sortir de leur solitude, même si pour ça il fallait utiliser un service propriétaire. Le flou va d’ailleurs bien au-delà de cela, comme je l’expliquais, je vais offrir 15 heures de boulot de mon temps prof, pas cette semaine, mais la semaine prochaine, puisqu’une grosse partie de mes élèves étaient en stage.

Comme le disait le président Macron, c’est la guerre, à la guerre comme à la guerre, si on sauve des vies. Pardon c’est 23h17, je viens de recevoir un mail d’un parent qui a des problèmes avec son compte SCOLINFO, je fais une pause.

L’école 2.0 n’est pas arrivée, pour la même raison que les travailleurs indépendants se retrouvent dans des locaux partagés. Pour avoir des horaires, pour avoir du monde autour, pour socialiser. Les outils impersonnels que nous utilisons actuellement ne sont qu’un leurre qui ne réussiront pas à faire tenir tout le monde pendant six mois. Ils ne fonctionnent que dans la promesse d’un retour à la normale.

Le défi de cette semaine sera pour moi de décrocher un peu, d’arrêter de courir après les élèves pour qu’ils rendent le boulot. Il faut aussi que chacun prenne ses responsabilités, les parents qui sont à domiciles, les élèves qui doivent fournir le travail. Dans certaines classes j’ai moins de 40% de messages lus …

Des nouvelles du front

vendredi 20 mars 2020 à 22:52

Je suis allé relire mon billet qui date du 18, nous sommes le 20 au moment où j’écris ces lignes, c’est tellement loin. J’ai l’impression que ça fait six mois. Les journées comme vous pouvez l’imaginer ou pas, sont longues, très longues.

Je commence à lever le pied, comme je suis capable de le lever. J’ai quitté les groupes Snap de mes troisièmes, ça commençait à devenir pesant. Comme je l’ai écrit, les comportements que l’on croise en classe sont amplifiés par l’outil informatique, tous les comportements d’ailleurs. En gros le gosse qui comprend rien et qui vous interrompt douze fois dans le cours, floode le groupe avec la même question en boucle, vous demande de répéter alors qu’il suffit de lire ce qui est écrit plus. De l’autre côté, les profs qui n’en foutaient pas une, continuent de ne rien faire de façon totalement honteuse sauf que forcément ça se voit. J’entends par là qu’on commence forcément à s’intéresser au cahier de texte et aux contenus des enseignants, le trou béant qui était comblé par une présence en cours, pour un cours plus ou moins béant, ça se voit. Si je fais n’importe quoi en ne gérant pas mon temps, je ne sais pas comment ces gens-là font pour vivre sans honte, ils sont en vacances pendant que d’autres se crèvent. Les retrouvailles ne seront pas toutes fraternelles à la prochaine réunion de profs.

L’article de Slate a raison, le virus ne rassemble pas, il divise. Les inégalités, j’en vois désormais tous les jours. L’inégalité intellectuelle, j’étais en contact avec une élève qui est sérieuse mais qui est à la peine, elle est dys. Le fait de travailler uniquement avec des contenus écrits lui rend la vie particulièrement compliquée. Que dire de ces élèves qui sont accompagnés d’habitude par des AVS et qui se sentent complètement à l’abandon. L’inégalité sociale, financière, entre ceux qui ont la grande maison avec le jardin pendant que d’autres sont dans des appartements. J’ai eu une maman qui est cloîtrée avec ses six enfants, dans des établissements différents donc des logiciels et des fonctionnements différents. Elle disait qu’elle faisait de son mieux. Sa fille n’avait pas rendu un seul devoir depuis le début de la semaine, comme elle n’est pas très vaillante, on a en pensé qu’elle prenait ses vacances. La petite m’a envoyé un snap pour me demander de parler à sa mère, j’ai donné mon adresse mail, elle a balancé l’intégralité des devoirs toutes les matières confondues. Elle m’a remercié parce qu’elle m’a dit qu’elle s’était faite gronder par le collège de sa petite.

J’ai appelé quelques parents et j’ai commencé à changer de point de vue. Quand tu es prof, le premier réflexe c’est de se dire qu’un élève qui ne bosse pas est un fumiste. Quand en plus tu as le nez dans le guidon, que la situation est complexe, que tu ne dors plus, tu as dû mal à relativiser. J’ai donc envoyé quelques mails cinglants en écrivant que pour ma part un élève qui ne rendait aucun travail, c’était un élève qui était absent, qui ne finissait donc pas sa classe de troisième, et pour qui on était en droit de se poser des questions quant à l’orientation. Si certains sont des fumistes en réel ou en virtuel, on se rend compte que pour beaucoup c’est vraiment la merde.

La merde ça se traduit globalement par ça pour moi, pour les élèves, mes collègues qui essaient de travailler et les familles :

Concrètement je peux vous parler des quelques ENT. L’ENT de ma femme pendant le début de la semaine a donné quelques signes de faiblesse avec l’impossibilité de charger des fichiers PDF. PRONOTES pour mes enfants, un peu dans le potage pour ma fille pendant trente minutes, avec un mail de la direction pour dire que le problème était réglé. Et c’est ici où ça commence à devenir plus compliqué, les ENT de l’école catholique, École Numérique et le mien qui ramasse SCOLINFO. On pourrait penser que je sors de mon droit de réserve mais en fait pas du tout, puisqu’il s’agit de prestataires de services. Comme je l’indiquais à mon chef d’établissement, il y aura des questions à se poser à la sortie. La disponibilité est catastrophique, l’ENT est en carafe de 10 heures à 18 heures. Je vivrais ça avec mon hébergeur, je change d’hébergeur directement.

Les élèves, les parents, les profs s’énervent, le site fonctionne de façon totalement sporadique. La moralité c’est que nous dépensons une énergie incroyable, et pas du tout au bon endroit.

Comprenez et de façon totalement objective qu’il s’agit pour nous tous d’une période de changement pédagogique, de défis qui serait presque excitante si elle n’était pas dans un contexte si catastrophique. Quand on devrait se concentrer sur les outils, sur notre façon de faire, sortir de notre zone de confort, on passe notre temps à subir des outils qui ne fonctionnent pas. Car dans le fond, le télétravail, ça peut se faire, pas éternellement mais ça se fait. Cela peut se faire uniquement dans ces conditions : les élèves savent exactement qui vous êtes, on est juste séparés comme de vieux amis qu’on n’a pas vus depuis longtemps mais où rien ne change. L’image, les gestes, la voix, un contexte de séparation provisoire, on peut faire du télétravail. Si par contre vous démarrez votre année à travers les écrans, c’est difficile de créer le lien, trop impersonnel. Le lien par contre je peux vous dire que dans certaines classes s’est renforcé de façon considérable, je pense qu’on va tous chialer quand on va se retrouver dans une salle de classe pour certains. On est donc dans l’attente de quelque chose qui fonctionne, et forcément vous le savez je n’attends pas.

Ma zone de confort est énorme, je ne suis pas bousculé, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Mon épouse c’est pour elle la découverte de tout. Elle a fait un compte Facebook, son premier Skype, elle me sollicite environ toutes les quatre minutes, tout ce qu’elle n’a pas fait pendant ces années, elle est obligée de le faire, pour maintenir ce fameux lien. Vous verrez que de cette période malheureuse naîtra tout de même de solides amitiés, et des gens qui comprendront enfin qu’il faut se pencher sur ces outils.

Donc je suis passé à l’action, si le travail ne se dépose pas dans SCOLINFO, il se dépose dans Jirafeau rime riche en o.

Comme le disait Arnaud à savoir que c’est une triste foire, pas vraiment d’autre choix que de mettre en place ses propres solutions face aux services institutionnels qui ne fonctionnent pas. On ne s’étonne donc pas que des profs interviennent dans les réseaux sociaux, ne respectant pas la RGPD. Je ne vois pas trop quelqu’un nous expliquer qu’il faudrait arrêter ce type de pratique et attendre que ça fonctionne. Je me fais peu d’illusion au cinquième jour. Pour ma fille, son prof a fait une tentative d’utilisation par Discord qui a échoué, mais il ne s’est même pas posé la question de passer par autre chose, je vois beaucoup de gens qui utilisent les services privateurs, une collègue me disait qu’ils avaient organisé les conseils de classe par Whatsapp. Je pense qu’il sera très difficile derrière de parler de RGPD quand les services institutionnels sont si peu fiables. C’est une grande claque pour tout le monde, Facebook, Google, snap, et les autres ne bronchent pas d’un poil face à la charge alors qu’on baisse le trafic de Youtube et de Netflix, c’est le même problème qu’on rencontre pour le logiciel libre, quand c’est vraiment la merde on prend ce qui marche sans se poser trop de questions. De très mauvaises habitudes sont en train de se prendre, et j’en reviens encore à ce que j’écris, quand il apparaît de nombreuses initiatives solidaires, je regrette que les informaticiens chevronnés, les gars qui savent faire, n’écrivent pas pour donner, trouver des solutions à ceux qui sont au front de l’éducation.

Il serait injuste d’enterrer tout le monde, Framasoft a fait par exemple la promotion du site continuitepedagotique qui a l’air de mettre en relation les bonnes volontés.

Comme je l’ai écrit, ma zone de confort est large, j’étais prêt pour vivre ça. J’avais dit que faire de la vidéo m’emmerdait, que je ne ferais pas, il apparaît que Youtube est un mal nécessaire, après restez-curieux, voici maths à l’arrache, ma chaîne Youtube : Maths à l’arrache.

et la bannière parce que j’aime bien faire bosser Odysseus

Ceux qui se rappellent de ma période où j’ai fait quelques vidéos, mes règles sont toujours très simples. Tout est fait en une prise. On m’a fait remarquer dans le forum que la vue verticale c’était le mal, c’est voulu, c’est destiné à mes élèves, et par extension à d’autres gamins qui peuvent être intéressés donc pour smartphone.

La visio, on a fait quelques essais avec les élèves. J’ai la chance d’avoir des élèves de seconde GT en or, expérimentateurs, et surtout contents de nous voir traîner dans leur groupe snap pour prendre des nouvelles. J’ai rapatrié Ben mon collègue d’histoire, mon collègue de Français et ma collègue d’anglais. Cela permet de rapidement prendre la température, savoir qu’on a filé trop de boulot ou les points qui ne sont pas compris. La visio c’est donc pas formidable parce que la connexion débloque, mais surtout la visio c’est pas formidable parce que tu la fais en un seul coup.

Avec la vidéo l’avantage c’est que tu peux revenir en arrière, le gosse peut se revoir la partie en boucle. J’ai des premiers retours qui sont positifs, à savoir que même si c’est dégueulasse, ça a permis à mes élèves de les débloquer. Avec la multiplication des dys, des intelligences multiples, le complément papier et vidéo est franchement intéressant. Quand on me fait j’ai pas compris … va voir la vidéo.

Forcément la rigueur mathématique n’est pas au rendez-vous mais je n’en ai rien à foutre, la science avance. Je n’aurais pas fait cette initiative si la période ne l’imposait pas. Le choix de Youtube c’est imposé, Youtube c’est le mal tout ça, néanmoins j’avais commencé à balancer des vidéos directement dans le serveur o2switch. À terme j’aurais fini par me faire stopper. Vous noterez que comme je m’en fous parce que le but ce n’est pas d’avoir des pouces bleus, j’ai bien sûr coupé les commentaires et les notations.

On fait donc avec mon fils et parfois avec ma fille qui s’appellent « public », des vidéos où on peut dans la maison. Mon fils qui se prête toujours à ce genre de choses filme en 1080p, il apparaît malheureusement que Youtube nous crache du 480 max. J’avais encodé au départ ses vidéos très lourdes, 500 Mo les 5 minutes environs en 720p, on tombe en 360. Finalement le vrai frein c’est l’upload plus que la réalisation qui nous prend entre 4 et 10 minutes puisque je fais tout à l’impro et à la demande. Par exemple ma fille galère sur les fonctions affines et linéaires, c’est l’occasion de faire le cours, comme j’ai une petite qui n’avait pas compris comment on fait les ECC et les ECD.

Je vais m’appuyer là-dessus pour faire avancer mes cours, avec des supports papiers. On verra peut-être émerger de cette période de merde, des talents, je ne me mets pas dedans parce que je sais faire, des gens qui n’avaient pas osé, des contenus pédagogiques, des communautés. Je trouve une fois de plus que le grand absent de la partie ce sont les communautés du libre, mais c’est certainement mon miroir déformant. Les étudiants d’écoles d’informatique qui donne un coup de main aux PME. Même les entreprises américaines proposent de fabriquer des respirateurs, je n’ai pas vu des instances Nextcloud pour les bahuts.

Je suis plutôt épuisé, comme je l’ai dit il faut que j’apprenne à me réguler. Nous sommes beaucoup à multiplier les heures de travail, bien plus que dans le face à face élève. J’essaie de m’aérer, de m’imposer des règles, de ne pas trop regarder les nouvelles, la masse de fake news est insupportable, les annonces catastrophiques sur les morts, sur les petits profits dans les vols de masque ou de gel, et sur la connerie des gens de façon générale, on atteint des sommets. Les plages sont interdites désormais, et c’est compréhensible, j’ai demandé à un policier si la promenade devant le bord de mer était possible, je pense qu’elle sera certainement coupée quand on va avoir un afflux de personnes provenant de tous les villages avoisinants ce week-end. Il y avait ce matin bien évidemment des gens sur la plage …

La période va durer, bien plus longtemps qu’on peut le penser et c’est la responsabilité des gens. Comment imaginer un retour à la normale, des vacances, avec des gens qui vont partir dans tous les coins de la France. Quand on voit la catastrophe dans nos pays latins quand la Chine arrive à gérer la situation avec 1.6 milliard d’habitants, on se dit quand même qu’il est beau l’esprit français.

Demain c’est le week-end, cela ne veut plus dire grand-chose, je vais essayer de récupérer un peu et faire une tentative de courses. Je continuerai de donner des nouvelles, les stratégies, restez curieux, mais surtout restez chez vous.

Stress test

mercredi 18 mars 2020 à 07:24

Pour les néophytes qui passeraient par hasard sur ce blog, le stress test en informatique c’est quand tu soumets le matériel ou un logiciel à une forte sollicitation. S’il fallait par exemple stress tester une table, tu mets un type dessus, un deuxième, un troisième et ainsi de suite jusqu’à ce que la table tombe. Je crois que de toute évidence, on est en train de faire un stress test de tout : système de santé, système scolaire, systèmes informatiques, nos compétences, nos nerfs accessoirement.

Avant de vous expliquer ce que représente la journée devenue classique d’un enseignant dans le Corona virus, j’aimerais juste vous dire que je fais partie de la race de gars qui est prête. Il y a 20 ans quand j’étais ingénieur à la BNP, nous étions répartis sur de nombreux sites sur Paris. Les Cobolistes se trouvaient à côté du musée Grévin, pendant que les développeurs Delphi ou Javascript, oui c’était une autre époque, bossaient du côté de Montreuil. On se voyait peu, on passait intégralement par téléphone. Travailler seul à la maison, travailler depuis un ordinateur, travailler avec ses propres enfants, vivre avec ses enfants, ce n’est pas ce qui m’inquiète. Oui ça n’a l’air de rien, mais les gens qui vont découvrir ce que c’est que de gérer son ado au quotidien pendant un bon moment, on va peut-être nous regarder avec davantage de respect à la sortie. Vous avez pas mal de gens qu’on interroge sur la façon de vivre confinée, on demande même à Thomas Pesquet mais en fait ce sont des amateurs. La France va apprendre à vivre avec ses ados, avec ses gosses qui braillent pendant qu’elle essaie de travailler, la France risque d’avoir encore plus peur qu’avec le Coronavirus.

Moi ce qui me fait peur c’est ça :

Pas le manque de nourriture, parce que ça va se tasser quand on va avoir les CRS qui vont enfin avoir la joie de pouvoir réutiliser les flash-balls qui devaient tant leur manquer depuis les gilets jaunes mais la nature humaine. On vit des heures dramatiques où les gens se comportent comme des abrutis. Des parcs bondés, les uns collés sur les autres, des masques qu’on vole, des pâtes qu’on achète à coup de 50 kilos, de la spéculation sur tout, c’est une véritable catastrophe qui révèle une fois la nature de l’homme. Je vous dis qu’elle est loin la solidarité tant attendue.

On pourrait penser qu’il y aura un avant et après, une véritable prise de conscience, il y aura certainement un après : du chômage, des faillites, d’autres catastrophes, un retour à la consommation de masse, parce que notre monde de toute façon mérite de crever.

Pour en revenir à nos histoires de confinement et quelques conseils d’un expert, même si pour l’heure je ne respecte pas tout parce qu’il y a une urgence.

Alors effectivement pour bouger de l’écran, il faut reconnaître que pour moi qui vis au bout du monde, enfin de la France, c’est plus facile. À l’heure actuelle on doit être 1500 à tout casser au bled, je n’ai personne dans ma rue comme d’habitude et cela risque de durer un moment. Nous sommes allés faire un tour avec nos attestations qui vont bien, on a croisé une patrouille de gendarmerie, qui ne s’est pas arrêtée quand certains de mes élèves me disaient avoir été contrôlé deux fois. Je dois reconnaître que j’apprécie encore plus l’endroit où je vis dans ces circonstances, loin de tout, loin du monde.

La journée commence entre 5h30 et 6h00. Je me force à ne pas regarder SCOLINFO ou snap. Je fais un tour rapide de l’actu, et puis je me lance dans la fosse pour finir à 23h. Ce démarrage est catastrophique pour bon nombre de collègues et moi-même, avec un constat unanime, nous allons finir la semaine avec entre 60 et 80 heures de travail pour gérer nos élèves et leur … j’ai pas vraiment le mot. Il y a bien évidemment la paresse, parce que lire les consignes c’est pas facile, il y a de l’égoïsme parce qu’ils sont persuadés que vous avez une relation exclusive avec eux, il y a en fait tout ce que vous voyez dans une classe avec le ralentisseur technologique qui va derrière. La perte de temps se fait pour tout, partout.

Les sites académiques, les sites institutionnels, notre ENT SCOLINFO ont été en carafe quasiment toute la journée de mardi, comme une partie de l’internet qui tourne au ralenti. Mes collègues informaticiens me confirment qu’ici ou là des sites de référence s’effondre, discord par exemple, teams. On est donc dans les complexités suivantes que nous notons tous :

L’école donc dans toute sa splendeur, inégalitaire au possible, désorganisée, avec les mauvais outils et les gens qui ne les maîtrisent pas. Pas que les outils, les stratégies. À la sortie, on en sortira pas grandi pour tout le monde, le lien avec certains élèves sera certainement renforcé, je le sais par exemple avec mes élèves de seconde GT où pas mal de premiers enfants s’appelleront Cyrille.

Pour l’heure je fais la gestion de mes classes, je vais pouvoir je pense bientôt passer à autre chose, à savoir du contenu pédagogique. Il faut que je m’organise un peu, sachant que je n’ai pas de tableau blanc à la maison mais on fera avec les moyens du bord. Je partagerai, parce que dans cette période où tout un chacun devrait se mettre dans une dynamique de partage, notamment les libristes pour faire la promotion des solutions, eh bien je ne vois malheureusement pas grand-chose. Je salue le partage de Korben qui a proposé par exemple un tableau blanc en ligne.

Les musiciens qui font des concerts depuis chez eux, je trouve que c’est aussi positif. C’est dans ce style de démarche qu’il faut s’intégrer.

Pour ma part, je ferais des partages rapides sur mon site restez-curieux, tellement de questions posées et pas de temps pour écrire les solutions.

Nous nous quittons sur la chanson entourage qui reste de circonstances.

Quelques articles qui m’ont paru pertinents sur la situation actuelle :